Interview croisée

Découvrez les musicien·ne·s de 2e2m à travers une série d’interviews croisées entre générations d’interprètes.
Épisode 1 —Les pianistes Véronique Briel, Chae-Um Kim et Maroussia Gentet
Véronique Briel
Comment es-tu arrivé(e) à 2e2m et combien d’années as-tu joué à l’ensemble ? Quelle part a représenté 2e2m dans ton activité globale ?

Véronique Briel— Je faisais partie d’une compagnie d’opéra pour enfants, la Compagnie du Tabouret, à l’époque avec Sugeeta Fribourg. Et pour certaines représentations quand il y avait besoin de plus de musicien·ne·s, on collaborait avec 2e2m. On a monté par exemple ensemble La Chouette enrhumée de Gérard Condé. On a enregistré des disques et beaucoup tourné avec ces « petits » opéras. Ça m’a permis de rencontrer l’équipe. Et, en 2002/2003, 2e2m m’a proposé de remplacer Jay Gottlieb pour une tournée, avec notamment des créations de Laurent Martin. C’est comme ça que je suis rentrée à 2e2m et, avec Véronique Fèvre, Pierre Roullier, on a tissé une vraie relation amicale. Et comme j’avais déjà fait partie d’autres ensembles et tourné aussi avec les orchestres à la radio, la musique contemporaine n’était pas un langage qui m’était étranger. Et progressivement, il y a eu un passage de relais avec Jacqueline Méfano à qui j’ai succédé à l’ensemble où je suis restée une vingtaine d’années. Dans mon parcours de musicienne, j’ai toujours été très curieuse et gourmande de toutes les musiques. Et la musique contemporaine correspondait à ce besoin de découverte, c’était un laboratoire d’exploration. J’avais une grande curiosité d’aborder des œuvres de compositeur·rice·s vivant·e·s. Après, il n’y avait pas que la musique contemporaine dans ma vie, il y avait toute la musique. J’ai fait beaucoup de choses très différentes. Des musiques actuelles à la musique classique, tout s’est toujours croisé dans mon parcours.

Quel regard as-tu sur toutes ces années passées à 2e2m ? Et comment perçois-tu l’évolution de la musique contemporaine jusqu’à aujourd’hui ?

C’était un investissement très fort. Parce que j’ai toujours gardé mes autres activités, à savoir la pédagogie, les concerts de musique de chambre, les orchestres parisiens, donc j’avais une vie extrêmement remplie. J’ai d’ailleurs sûrement trop travaillé dans ces années-là, mais j’étais portée par l’enthousiasme et j’adorais l’équipe. En plus on a été gâtés parce que les conditions étaient tout de même plus favorables que celles qui ont suivi. Donc, oui, on s’investissait beaucoup, on travaillait énormément, parfois il y avait des tensions, mais il y avait tellement de joie. On se régalait, en particulier lors des tournées comme en Amérique latine ou en Russie. J’ai vraiment aimé toute cette période, les rencontres avec les compositeur·rice·s, le théâtre musical qui était un peu ma marotte. Donc même si c’était beaucoup d’investissement, je porte un regard très positif sur ces années-là.

Je suis arrivée à une époque où il y avait encore des compositeur·rice·s phares très respecté·e·s, très joué·e·s, qui faisaient l’unanimité. C’était entre autres la période de la musique spectrale. Et j’ai trouvé intéressant qu’avec Pierre (Roullier) on aille beaucoup vers les musiques dites saturées et de plus en plus électroniques. On a aussi fait en sorte de toucher des publics différents, notamment au travers de la transmission. C’était certainement aussi lié à la conjoncture économique mais tout le monde a pris conscience à l’époque qu’il ne fallait pas que la musique contemporaine reste quelque chose d’élitiste. Il fallait qu’on aille la faire découvrir dans d’autres lieux, comme les écoles. Mais aussi qu’on élargisse les connexions de toutes sortes, y compris musicales, en allant par exemple vers la musique improvisée, vers la musique plus jazz. Et, je crois qu’actuellement, encore plus que dans les années deux mille, il y a ce besoin d’éclatement de tous les genres. Aujourd’hui il me semble qu’il y a moins cette croyance que c’est LA musique de l’avenir, mais qu’on tend plus vers cet élargissement où toutes les musiques sont reliées. Du moins c’est ce que je ressens.

Quels sont tes souvenirs les plus marquants, tes rencontres les plus fortes avec des compositeur·rice·s ? As-tu une anecdote à partager, lors d’un projet ou un voyage ?

Il y en a trop ! Et certaines que je garde pour moi ! Mais, par exemple, j’ai beaucoup apprécié toutes les œuvres de Filidei et aussi, la chance d’aller les créer à la Villa Médicis. Ça fait partie de mes meilleurs souvenirs : créer cette musique liée à un texte, à un univers littéraire, à la fois très exigeante mais aussi avec beaucoup d’humour. Et ça correspondait à ma nature de ne pas se prendre non plus trop au sérieux. Et puis, évidemment il y a tous les très bons souvenirs avec l’équipe. C’était vraiment très fort. On était toujours très heureux de se retrouver, avant, pendant et après les concerts.

2e2m a traversé les époques et continue à exister dans le paysage actuel. Comment perçois-tu cette nouvelle génération d’interprètes qui arrivent et qu’est-ce que tu aimerais leur transmettre ?

Je n’aurais pas la prétention de leur transmettre quoi que ce soit. Le niveau des pianistes actuels que j’ai pu écouter est assez exceptionnel. Ils sont extrêmement engagés. Que ce soit Chae-Um qui a un vrai métier d’orchestratrice, d’accompagnatrice, tout comme Maroussia, elles ont une connaissance profonde de ce qu’est la musique, peut-être plus que ma génération qui était encore dans une forme de légèreté. Donc, oui, si j’avais un conseil, peut-être ce serait ça : de garder une forme de légèreté, d’humour, cette joie de tout faire et l’envie de partager. Et aussi de ne pas être trop sérieux !

Peux-tu résumer ton parcours et expliquer ce qui t’amène à jouer dans un ensemble de création comme 2e2m ? As-tu une anecdote de ta rencontre avec les musicien·ne·s de 2e2m quand tu es arrivée ?

Chae-Um Kim— J’ai grandi en Corée, mais j’en suis partie à l’âge de quinze ans pour étudier en Europe. En Allemagne, en Italie et en France. J’ai eu très tôt beaucoup de contact avec la musique contemporaine, notamment lors de mon premier concert en Allemagne quand j’étais jeune. Puis j’ai repris la musique contemporaine quand je suis rentrée au CNSM de Paris en 2014, d’abord en Master, puis en DAI contemporain, d’ailleurs en même temps que Maroussia. J’ai recommencé à beaucoup jouer dans des ensembles et des orchestres, comme soliste ou chambriste, avec pas mal de répertoire des XXe et XXIe siècles et des créations. En 2019, je suis rentrée dans la classe d’accompagnement de Jean-Frédéric Neuburger. Et c’est à ce moment-là que j’ai commencé à jouer à l’Ensemble intercontemporain pour des remplacements.

Ma première rencontre avec les musicien·ne·s de 2e2m, c’était en plein Covid, en 2020. Du coup, j’ai rencontré tous les musicien·ne·s d’abord avec des masques ! En fait, j’ai remplacé au pied levé la pianiste qui a eu le Covid et, en gros, j’ai été appelée la veille de la première répétition. J’ai accepté tout de suite sans jeter un coup d’œil à la partition et je croyais que c’était pour être clavier d’ensemble. Puis j’ai regardé la partition ⎼ c’était Voyager de Paul Méfano ⎼ et, là, j’ai réalisé que c’était une pièce pour ensemble ET piano. Il y avait aussi une pièce très rythmique de la compositrice américaine Sky Macklay. Donc c’était assez difficile, surtout d’arriver comme ça, sans avoir déchiffré. Mais tou·te·s les musicien·ne·s ont été très gentil·le·s et accueillant·e·s avec moi, ils m’ont beaucoup encouragée. J’imaginais derrière les masques leurs sourires bienveillants.

Chae-Um Kim
Comment décrirais-tu l’ensemble et ce qu’il incarne ?

C’est une communauté, une espèce de partage d’une curiosité artistique commune. Et ce qui caractérise 2e2m, c’est la qualité humaine et artistique entre les musicien·ne·s et la volonté de construire non pas seulement le son, mais un monde sonore collectif, tout en respectant les qualités de chaque musicien·ne.

Qu’est-ce que tu aimerais vivre ces prochaines années à 2e2m ? Qu’est-ce qui t’attire le plus dans la création ?

J’ai toujours eu beaucoup d’admiration pour ce que faisait 2e2m, notamment les projets pluridisciplinaires. C’était toujours très créatif, très inventif, toujours au-delà de ce que je pouvais imaginer. En fait, quand je pense à 2e2m, j’imagine beaucoup de couleurs car c’était des spectacles avec beaucoup d’images, de jeux de lumière, avec des danseur·euse·s, des comédien·ne·s, des récitant·e·s. Donc c’est très coloré pour moi. Et j’espère qu’on continuera dans cet esprit esthétique. Car ce qui m’attire le plus dans la création, ce n’est pas uniquement de faire quelque chose de musical, mais aussi quelque chose qui a du sens.

Comment vois-tu la place de ton instrument dans un ensemble de création ?

On est souvent physiquement derrière tout le monde parce que le piano est énorme ⎼ sauf si on joue avec un tout petit celesta, un glockenspiel, où là on peut être n’importe où dans l’ensemble. Mais ça veut aussi dire qu’on assure derrière tout le monde, parfois on assure la basse dans les graves ou on soutient un autre instrument, une voix. On peut également être considéré comme un instrument de percussion, parce que les compositeur·rice·s d’aujourd’hui ont complètement changé la vision du piano. Ce n’est plus juste un clavier, mais on considère l’instrument même comme un résonateur. Donc ça ouvre un espace sonore pour nous, les musicien·ne·s, et aussi pour les compositeur·rice·s.

À ton avis que peut apporter un fonctionnement en binômes ?

La présence de Maroussia me rassure. Si je ne suis pas disponible pour un concert ou parfois pour des programmes particulièrement exigeants à assurer seule, je sais qu’elle est là. Et puis avec Maroussia, on se connaît depuis plus de dix ans maintenant et on a joué énormément ensemble. Je respecte beaucoup sa qualité de musicienne, son exigence, la richesse musicale qu’elle apporte à l’ensemble.

Qu’est-ce que tu as envie de dire au public pour l’inviter à nous découvrir ?

J’aimerais inviter le public à venir avec curiosité, sans chercher vraiment à comprendre tout immédiatement, comme si on allait dans un musée découvrir une œuvre d’art. Ce n’est peut-être pas objectif, mais en tant que public, je n’ai jamais été déçue par un spectacle de 2e2m. À chaque fois, on essaie de proposer un univers sonore qui peut surprendre, émouvoir, faire naître de nouvelles émotions, de nouvelles questions. Il faut juste accepter de se laisser guider. Il y a toujours des surprises, des découvertes. La création musicale, c’est avant tout une expérience de découverte et de rencontre vivante.

Maroussia Gentet
Peux-tu résumer ton parcours et expliquer ce qui t’amène à jouer dans un ensemble de création comme 2e2m ? As-tu une anecdote de ta rencontre avec les musicien·ne·s de 2e2m quand tu es arrivée ?

Maroussia Gentet— En fait, même depuis petite, j’ai toujours été intéressée par la musique moderne. Au départ ce n’était pas forcément très moderne, mais par exemple, quand j’étais enfant, j’écoutais du Messiaen. J’aimais beaucoup déjà ses Vingt Regards sur l’Enfant-Jésus. Ce qui n’est pas forcément habituel pour un enfant ! Ensuite jeune adolescente, j’adorais la Sonate de Dutilleux que je commençais à travailler. C’était l’aspect virtuosité qui me fascinait ! Je travaillais aussi les Études pour piano de Ligeti, etc. Et j’étais très intéressée par des œuvres de plus en plus modernes. Puis je suis rentrée au CNSM de Lyon qui valorise beaucoup tout ce répertoire. Plus tard, je suis rentrée en DAI contemporain au CNSM de Paris, et c’est là que j’ai commencé à travailler avec des compositeurs et compositrices, « vraiment là », vivant·e·s, et à faire des créations en ensemble. J’avais fait du piano d’orchestre mais je n’avais jamais joué en ensemble dans un cadre contemporain. C’était vraiment une expérience particulière de travailler comme ça, dans le vif de la création, avec des compositeur·rice·s présent·e·s. Et c’est là que je me suis passionnée ! Et mon rêve c’était d’intégrer un jour un ensemble et de pouvoir participer à ce genre de programmes. Dans la foulée, en 2018, j’ai passé le concours d’Orléans. Et j’ai été de plus en plus appelée par différents ensembles, comme, par exemple, C Barré, L’Itinéraire, le Collectif G que j’ai lancé en musique de chambre, et puis donc 2e2m. Au début de façon ponctuelle, puis progressivement ça m’a amenée à intégrer aujourd’hui 2e2m. Et je suis hyper contente parce que vraiment je rêvais de ça, et en particulier à 2e2m, dont je suis la programmation depuis plusieurs années.

Je n’ai pas d’anecdote particulière, mais juste la dernière fois que j’ai joué avec l’ensemble, qui était d’ailleurs l’officialisation de mon entrée à 2e2m, j’ai laissé échapper un pot en verre qui s’est diaboliquement fracassé sur un tapis de danse ! Donc finalement c’était une entrée fracassante dans l’ensemble !

Comment décrirais-tu l’ensemble et ce qu’il incarne ?

L’ensemble a un long historique, il a traversé plusieurs décennies, il est riche de toute cette expérience-là, donc il est vraiment très installé. Il est aussi prestigieux, il n’y a toujours eu que d’excellent·e·s musicien·ne·s. Et c’est aussi un ensemble qui, j’ai l’impression, se renouvelle beaucoup et cherche toujours à créer des formes nouvelles. Les programmes sont toujours construits par rapport au public : ce sont des programmes à la fois ambitieux, avec des œuvres très exigeantes, mais il y a toujours un rapport au public, soit par le côté pluridisciplinaire, comme par exemple Karakuri auquel j’ai participé, ou bien la dernière fois avec la danse. Du coup cela donne des programmes assez ludiques et accessibles. Et ça, ça me passionne parce que j’aime beaucoup le côté pluridisciplinaire. Il y a aussi l’aspect transmission puisque l’ensemble joue souvent avec des étudiants et arrive vraiment à les intégrer en son sein.

Qu’est-ce que tu aimerais vivre ces prochaines années à 2e2m ? Qu’est-ce qui t’attire le plus dans la création ?

Participer régulièrement à des projets pluridisciplinaires qui nous décalent ! J’apprécie aussi beaucoup le mélange de programmes en musique de chambre, auxquels j’ai pu participer, et en ensemble dirigé. Et je trouve ça aussi génial de pouvoir m’intégrer dans cette équipe. Le côté humain, c’est super important et l’ambiance est très bonne. Je ne connais peut-être pas encore tout le monde mais presque et, à chaque fois, ce sont des très belles rencontres. Donc oui, continuer à consolider tout ça, à découvrir la musique et à rencontrer des compositeurs et compositrices.

Dans la création, on est tout le temps surpris. On va découvrir un langage, un univers, se servir des outils élaborés précédemment pour comprendre d’autres œuvres, pour se mettre à l’écoute de notre entourage, du monde en général, d’une façon différente. On apprend toujours des choses. C’est ça qui m’attire le plus.

Comment vois-tu la place de ton instrument dans un ensemble de création ?

Je ne sais pas, c’est peut-être un peu narcissique, mais je la vois comme assez centrale. Souvent c’est une base harmonique. Et parce qu’évidemment quand il y a du piano, on peut difficilement passer à côté ! Ceci dit, dans certaines pièces contemporaines, parfois il n’est là que pour des modes de jeu très légers finalement, et on ne se rend pas trop compte au niveau sonore de sa dimension monumentale. Et d’autre fois, au contraire, il est là tout le temps. Donc finalement, son rôle est assez varié.

À ton avis que peut apporter un fonctionnement en binômes ?

C’est pratique au niveau de la flexibilité, du planning, parce qu’avec Chae-Um, on a pas mal d’activités variées, donc ça nous permet de pouvoir nous reposer l’une sur l’autre, tout simplement. Ça peut aussi permettre de jouer ensemble quand il y a besoin d’un clavier et d’un piano, ce qui arrive assez souvent. On peut également choisir en fonction de ce qu’on préfère jouer. Et c’est aussi un échange humain, parce qu’on se connaît, on était ensemble en DAI contemporain, on a joué plusieurs fois ensemble. Donc c’est vraiment très sympa qu’on soit toutes les deux là maintenant. Je suis contente de partager tout ça avec elle !

Qu’est-ce que vous avez envie de dire au public pour l’inviter à nous découvrir ?

Je dirais qu’il va très certainement passer un moment très surprenant et très vivant. Il sera sans doute un peu challengé dans ses perceptions, mais toujours de façon très dynamique. Et surtout on va l’emmener quelque part. Il faut venir avec toute sa curiosité et son écoute, évidemment.

Interviews réalisées en juin 2026. 

Photos © Maëva Acolatsé et Céline Bodin