En juin dernier dans Libération, le romancier Guy Lelong interpellait le lectorat dans un article polémique: « La musique contemporaine est prisonnière des fausses avant-gardes » où il stigmatisait plusieurs jeunes compositeurs rassemblés autour de la notion de « saturation ».
L’Ensemble 2e2m se sentait fatalement en première ligne : nous avons participé très activement à la propagation de ce qui y était désigné comme une « imposture », ayant consacré à Franck Bedrossian une résidence durant la saison 2007-2008 après avoir été les premiers à l’interpréter. Persistant dans l’erreur, nous avons publié cette même année un livre au titre suggestif De l’excès du son, comprenant des textes de Franck Bedrossian mais aussi de Raphaël Cendo, autre « saturationiste » éminent. Et, en 2011, nous avons récidivé en sortant en avril un disque monographique Bedrossian Manifesto chez le label æon. De surcroît, nous avons bien l’intention de poursuivre notre compagnonnage avec ces deux compositeurs !
Il est bon de rappeler, en cette saison du quarantième anniversaire de l’Ensemble, que l’objectif de 2e2m est de faire entendre le plus possible de nouvelles voix sans passer par la case « oukase ». Ainsi, si entre avril 1972 et aujourd’hui, l’Ensemble a interprété et créé plus d’un millier d’œuvres, il peut aussi s’enorgueillir d’avoir été pendant plus d’un quart de siècle un témoin privilégié de la diversité des esthétiques. Entre Franco Donatoni et John Cage hier ou, actuellement, Mark André et Jérôme Combier, il serait bien difficile de trouver une solution de continuité, voire a contrario de parenté esthétique. Nous avons fait connaître plusieurs centaines de compositeurs. Nous n’avons jamais eu pour ambition ni de remplir un Zénith ni d’être traqués par les télévisions. Notre but est plus modeste : accueillir le plus de publics possible à nos concerts et faire découvrir de nouvelles œuvres en développant le répertoire de demain. Notre mécène est essentiellement la nation via le Ministère de la Culture et de la Communication et les collectivités locales, c’est-à-dire « vous » par l’impôt.
La nouvelle saison 2011-2012 sera riche en concerts. Nous poursuivons notre portrait de la jeune musique européenne en invitant en résidence le compositeur tchèque Ondřej Adámek (1979).
Imaginaire rare que celui de ce compositeur plus sensible à l’écoute d’un son glissé émis par un aspirateur qu’à l’écoute des « maîtres anciens ». Est-ce une tradition tchèque d’observer le monde sous l’angle du bizarre, de l’incongru ? Il est aussi possible que le Cabinet de curiosités de l’Empereur Rodolphe II ait laissé des traces dans l’imaginaire tchèque, dont la quête de l’inattendu. Dans le regard que porte sur la technique Ondřej Adámek, on peut percevoir un esprit malicieux, fait d’ironie, qui le rapprocherait d’un Jacques Tati.
Nous poursuivons le parcours entamé dès 2006 avec le compositeur argentin Oscar Strasnoy. Après le triomphe de son opéra Cachafaz à l’Opéra Comique, il est la tête d’affiche du Festival Présences 2012 de Radio France où nous donnerons trois programmes.
Nous voudrions particulièrement rappeler la force du lien qui nous unit à la Muse en Circuit, Centre national de création musicale, aussi bien pour les œuvres mixtes de notre programmation que dans le cadre de son festival Extension. Nous invitons conjointement Philippe Hurel pour un projet opératique sur des textes de Georges Perec, extraits d’Espèces d’espaces*. Personnalité phare de la seconde génération spectrale, il nous permet de réaffirmer que le concert de musique contemporaine tient plus du forum que du tribunal. On ne juge pas, on écoute !
Quatre autres créations mondiales viendront ponctuer cette saison, celles de Philippe Leroux, Martin Matalon, Benjamin Hertz et Ondřej Adámek.
Peut-être faudrait-il aujourd’hui accepter de faire son deuil de l’idée figée d’avant-garde et admettre enfin que nous vivons dans un monde bien plus ouvert. Toute voix qui émerge cherche sa légitimité, elle occupe nécessairement un temps une position flottante dans la cartographie des musiques. Notre musique est savante et populaire, l’une n’allant pas sans l’autre.
Pierre Roullier
* Perec, G., Espèces d’espaces, Paris, Galilée, 1974
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